Un après-midi encyclopédique
Après les interviews filmées de Jean-Pierre Haigneré, de Jean-Claude Vial, physicien solaire, de Francis Winisdoerffer, architecte spatial ou François Robert, géochimiste, méditant sur des tableaux de musées de beaux-arts français, la salle de projection a laissé la place aux conférenciers. Odon Vallet, docteur en droit et en science des religions, spécialiste de l’Asie et de l’Afrique, a ouvert le bal avec une intervention sur l’espace dans le monde religieux. Il a notamment expliqué la « métaphysique de la verticalité », où comment tout ce qui était élevé (le ciel) était considéré comme bon quand tout ce qui était bas (sous terre, les enfers) était mauvais, que ce soit au VIe siècle avant J.-C., à l’époque de Confucius, de Lao Tse et de Bouddha ou dans les religions issues d’Abraham. Il a ensuite abordé le divorce entre le monde connu et fini et le monde inconnu et infini, puis le concept de l’unité solaire, quand les hommes pensaient que la Terre était fixe et que c’était le Soleil qui lui tournait autour. Pour lui, les religions créent un espace idéal moral et social et non pas scientifique, avec des limites entre le permis et le défendu. À une question du public sur l’influence des découvertes spatiales sur les religions, il a expliqué comment, dans les années 1960, l’Espace avait été idéalisé par les Russes et les astronautes quasi-divinisés. Ainsi, Gagarine avait dit : « je suis allé dans l’Espace et je n’y ai pas rencontré Dieu, c’est donc qu’il n’existe pas »
Retour aux origines
Après un intermède sur la présentation du LHC conçu par les équipes du CERN à Genève (le fameux anneau enterré de 27 km de diamètre, propre à étudier le déplacement des atomes et le choc de leur rencontre, ce qui devrait permettre de remonter aux premiers temps de l’univers), Nabila Aghanim, chercheur à l’Institut d’astrophysique spatiale à Orsay s’est attachée à décrypter l’histoire de la cosmogonie, c’est-à-dire la manière dont les hommes ont pensé la création du monde, depuis Einstein. Conférence plus technique mais tout aussi intéressante, où chacun a pu comprendre l’influence de la découverte de la théorie de la relativité sur celle de l’expansion de l’Espace puis sur celle du noyau primordial avant le début de l’expansion (le Big Bang) et de son premier rayonnement (dit fossile) puis sur la théorie de l’inflation des galaxies… Enfin, elle a conclu en annonçant que la France lancerait début 2009 un nouveau satellite, Plank, pour continuer sa quête sur les origines de l’univers. Planant !
Vision des astres
De son côté, Hélène Richard a offert une étude de la cartographie céleste depuis le XVIe siècle, de ses sources (les traditions grecques et arabes) aux progrès de la navigation en passant le développement des grands laboratoires scientifiques. Cette directrice du département des cartes et plans de la Bibliothèque nationale de France a montré comment les travaux de Ptolémée (il constitua au IIe siècle ap. J.-C. un catalogue de 1028 étoiles fixes) ont servi de références pour créer les cartes du ciel jusqu’au XVIIIe siècle, alors même que les savants avaient déjà établi que c’était la Terre qui tournait autour du Soleil et non l’inverse ! Grâce à de magnifiques diapositives, Hélène Richard a aussi présenté comment l’esthétisme des cartes passait avant tout, des païennes aux chrétiennes en passant par les islamiques, et comment le dessin des constellations et des figures associées prenaient toute la place jusqu’à la fin du XIXe siècle.
L’espace spectacle
Quatrième au programme de ce « panorama » culturel de l’Espace, Mathias Auclair, archiviste paléographe s’est concentré sur les rapports entre Espace et opéra. Il a expliqué comment, au XVIe siècle, l’Espace dans l’opéra était un lieu de féérie, puis au XVIIe et XVIIIe siècle, un lieu philosophique et exotique (l’opéra obtenait alors de très beaux succès grâce aux effets de machinerie et de décors, décors conçus à partir des quatre éléments : l’eau, l’air, la terre et le feu), puis au XXe siècle le théâtre d’une humanité désespérée. Il a montré que la Lune était au centre des opéras, depuis le cousin Jacques (Nicodème sous la Lune, 1790), à Haydn (Le monde de la Lune, 1959), en passant par Jacques Offenbach (Voyage dans la Lune). Il nous a ensuite fait voyager dans les décors incroyables (et sans aucune technologie !) du Voyage de M. Broucek de Janàček présenté en 1960 à Londres, puis dans l’apothéose baroque de Kepler dans la seconde moitié du XXe siècle, en continuant avec Aniara, le premier « opéra spatial » (1959) des Suédois Blomdahl et Lindegren, pour finir par l’Einstein on the Beach de Philipp Glass, mis en scène par Robert Wilson en 1976, où l’on voit l’homme (Einstein) dépassé par la technologie (la bombe atomique) qu’il a contribué à créer. A quand le prochain Space Opera ?
A la recherche d’Alien
Après un extrait d’une adaptation radiophonique de 1938 par Orson Welles et la troupe du théâtre du Mercury du roman d’H.G. Wells La guerre des mondes (publié en 1898), ce fut au tour de François Raulin, des Laboratoires interuniversitaires des systèmes atmosphériques, de nous faire rêver. Spécialiste en exobiologie, il a montré comment les hommes s’efforcent de rechercher des présences de la vie hors de la Terre. Ainsi, dès le XIXe siècle, un riche Américain, Percival Lowell, consacra sa fortune à l’étude de Mars. Grâce à de puissants télescopes qu’il avait fait fabriquer, il crut voir des canaux rectilignes (donc de construction artificielle) à la surface de la planète rouge… Il n’en fallut pas plus pour que le mythe des petits hommes verts sur Mars ne démarre et perdure jusqu’au XXe siècle, alors même que l’observation des canaux avait fait long feu ! Il expliqua ensuite pourquoi les astronautes américains, de retour de la Lune, en 1969, avaient dû subir une quarantaine : les responsables de la mission croyaient alors qu’il pouvait y avoir des micro-organismes dangereux sur la Lune qu’ils auraient pu rapporter… Enfin, le scientifique évoqua les recherches les plus récentes sur la recherche de la vie sur Mars, qui aurait eu un aspect semblable à notre planète il y a quatre milliards d’années et pour laquelle une nouvelle mission est prévue, en 2013, pour aller creuser son sous-sol. Il a également présenté des satellites : Europa, en orbite autour de Jupiter, possède un océan interne sous sa croûte de glace, « mais les outils manquent encore pour aller fouiller jusque-là » ; Titan, un satellite de Saturne où les scientifiques ont découvert une atmosphère avec de l’azote, comme sur Terre, et pour lequel une mission se prépare ; et enfin Encelade, intéressante par son activité volcanique et la présence d’eau liquide. François Raulin a conclu sur le caractère très peu probable d’une vie macroscopique dans le système solaire : « ce que nous recherchons aujourd’hui, c’est plutôt des éléments de vie microscopique ». Et s’il y a plus gros, c’est hors de notre système…
L’Espace dans la fiction
Après la lecture d’un extrait du Somnium, le récit fantastique d’un voyage de la Terre à la Lune par Johannes Kepler, le célèbre astronome allemand du XVIe siècle, Gérard Klein, écrivain et éditeur de science-fiction (collection Ailleurs et demain chez Laffont), a présenté un aperçu de l’histoire des textes de science-fiction et notamment des moyens de navigation spatiale imaginés par les auteurs. Il est revenu tout d’abord sur la première anthologie du genre, écrite et publiée par Camille Flammarion en 1865. Cet ouvrage mentionne Lucien de Samosate, haut fonctionnaire romain du IIe siècle, auteur d’un récit d’épopée vers la Lune, propulsé sur l’astre grâce à un navire et avec l’aide d’une vague géante ! Il fait aussi référence au voyage de Cyrano de Bergerac en fusée à étages tirée par une nacelle d’osier dans son Etats et Empires de la Lune et Etats et Empires du Soleil, au canon propulseur dans le Voyage de la Terre à la Lune de Jules Verne, à la « cavorite » – une substance antigravité – inventée par H.G. Wells dans son roman Les Premiers Hommes dans la Lune, paru en 1901, à la simple force de la pensée utilisée entre autres par Gustave le Rouge dans Le prisonnier de la planète Mars, jusqu’à l’apparition de la première fusée avec le russe Constantin Tsiolkovski dans son ouvrage Rêves de la Terre et du Ciel. « Cette littérature de fiction a eu une influence considérable sur les recherches spatiales » a-t-il conclu.
La plomberie spatiale
Venait ensuite Daniel Beysens, chercheur au Commissariat à l’énergie atomique, sur la gestion des fluides dans l’Espace. « Nous faisons de la plomberie spatiale a-t-il dit en souriant, et c’est important, surtout quand il y a une fuite ! ». Il a montré comment gaz et liquides ne sont plus les mêmes en apesanteur. Il a expliqué la recherche du « point critique », le moment où le liquide est transformé en gaz et inversement. De nouvelles règles s’établissent dans des conditions de gravité proche de zéro : ainsi, la flamme d’une bougie devient sphérique et les objets peuvent brûler sous l’eau ! Il a également rapporté comment les chercheurs s’étaient aperçus, grâce à cette étude des fluides dans l’Espace, que l’homme pouvait constituer une gravité artificielle en vibrant légèrement…
Dans l’œuf cosmique
Enfin, pour conclure cette passionnante journée, Pascale Haag, maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, a raconté l’Espace dans la pensée indienne depuis l’Antiquité. Elle a montré comment à l’époque, l’Espace n’est pas un domaine à conquérir pour les Indiens. Ils n’y recherchent pas non plus l’altérité. En fait, les traités de cosmogonie et d’astronomie/astrologie (les deux ne sont pas dissociés) écrits deux mille ans avant notre ère sont inspirés par le Veda, texte sacré présentant le Ciel et la Terre comme parents de toutes les divinités. Selon ces traités, à l’origine, il n’y avait rien en-dehors d’un œuf cosmique, l’œuf de Brahma, qui se divisa ensuite en deux suivant une ligne de partage verticale, le mont Mérou. Les sept étages de la partie supérieure constituaient le ciel, les sept de la partie inférieure constituaient la terre et les enfers. Le ciel était habité de nymphes, d’animaux merveilleux, d’êtres célestes, d’ascètes, de dieux et de neuf planètes à la terminologie masculine. « La place de l’homme dans l’Espace est réduite dans la pensée indienne, mais peut-être est-ce parce qu’ici l’homme n’est pas considéré comme étant au centre du monde mais maillon d’une chaîne bien organisée ». Une conclusion parfaite pour relativiser notre place dans l’Espace !
La richesse et la diversité des thèmes abordés lors de ces panoramas soulignent ainsi que l’Espace est à la fois un lieu et un concept, non plus seulement limité à un point de vue technique et scientifique mais englobant différents champs culturels fédérateurs d’une histoire et d’un patrimoine commun.
Ces présentations apportent un éclairage sur la façon dont les hommes, au travers de leurs réflexions et de leurs activités, d’une époque et d’un continent à l’autre, ont construit un nouveau rapport au cosmos.