" Accent "
La résonance - Eric Pistouley (France)
« Je rêve souvent qu’on me sauve. Je dis sauver, mais ils n’étaient pas arrivés de quelque part, ils étaient essentiellement présents. Certains que je connais vraiment comme Jacques et Xavier (qui n’ont jamais volé !) et puis Gagarine, Yang Liwei, d’autres aussi dont les têtes étaient connues dans mon rêve. Toutes leurs langues mêlées sonnaient avec une grande harmonie, et m’assuraient d’une gratitude dont je ne savais pas la raison. Gagarine était le seul en noir et blanc, et dans son russe on entendait les craquements du disque sur lequel mon frère me l’avait fait écouter. Ce n’est pas drôle, mais je me suis réveillé en riant. Parce que tu aimes m’entendre rire. Depuis tu ne disparais plus. L’accent que je cherchais à isoler dans mes paroles c’est ma respiration... la respiration de cette vie que je te dis ».
Un courrier du cœur venu de Vénus - Daniel Cabanis (France)
« Parti de la Terre en février, Minotor IV, un spacerbus de 5e type, se dirige vers Mars où il arrivera 200 jours plus tard, pour une mission de 24 mois. En mai, il se détourne par Vénus et survole cette planète afin de profiter de son assistance gravitationnelle. L’équipage se compose comme suit : le commandant Lester, Franco-Américain ; le couple Vlad et Youri, Russes ; le couple Li-lin et Tchang, Chinois ; Malina, Américaine ; Jean-Philippe, Français. Font aussi partie du voyage : vingt-huit rats, six pigeons sédentaires, un élevage complet de puces de labo, pas de lièvre. Nous sommes à la mi-mai, banlieue de Vénus. Voici les smels (= space-mails) échangés entre Minotor IV et la Terre (Gaïa) à ce moment-là.
>> Jean-Phi.minator > à > Béa.gaïa > Pas de chance, le spacernet était en panne et le temps que Tchang débogue, ton dernier smel a dû se perdre. Renvoie le texte seul : les photos jointes ne passent plus ; nous sommes trop loin ; on approche de Vénus et le canal image est réservé à l’iconographie scientifique. Au passage, je te signale que les photos de toi nue que tu m’as envoyées la semaine dernière ont fait scandale ».
" Badinage "
Badinage - Paul Fournel (France)
« Vous connaissez Bétonour, je n’ai pas besoin de vous faire un dessin. Vous connaissez les haut-parleurs crachotants, les écrans qui clignotent, les ingénieurs qui s’interpellent, les militaires en galons qui se laissent tomber dans des fauteuils qui soufflent sous leur poids.
Rassurez-vous pour votre standing, les instruments qui équipent les quatre côtés de la salle et l’ensemble des pupitres de contrôle sont toujours du même style high-tech démodé. Les écrans sont petits, les haut-parleurs émettent des sons métalliques, les fauteuils sont en skaï blanc, parfois éventrés, à la mode d’il y a trente ans. Pour en remettre une couche, imaginez dans un coin, un homme qui se tord les mains, se malaxe les phalanges, se mord les ongles, se passe et se repasse les doigts dans les cheveux qu’il porte longs. Il est l’homme le plus anxieux et le plus fragile de toute cette assemblée : il est le metteur en scène des badinages de l’Espace, celui qui fabrique de l’improvisé, de l’inattendu, du spontané, du spectacle en un mot, avec les acteurs les moins doués du monde ».
On ne badine pas avec les drapeaux -
Eugène (Suisse)
« Il y a de cela huit mois, tu m’as demandé ce qu’était un satellite. Je t’ai expliqué qu’il s’agit d’un objet prisonnier de l’attraction terrestre. Par exemple la Lune. En 1957, pour la première fois dans l’histoire de la Terre, une de ses créatures lui offrait un nouveau satellite, une boule métallique de la taille d’un ballon de foot baptisée « Compagnon de route », en russe Spoutnik. Toi et moi, on a découvert sur Internet qu’il existe en ce moment environ 8 700 objets tournant autour de la Terre, dont un tiers seulement seraient des satellites opérationnels. Les autres sont des restes d’explosions de fusées, des satellites fichus, des étages supérieurs de fusées et divers objets perdus lors des multiples missions. En riant, on a lu qu’il y a même un tournevis, oublié par un astronaute américain pendant une sortie dans l’Espace. Tu m’as dit : « Et si on en faisait le drapeau de la Terre ? » Tu m’as dessiné un globe terrestre avec un tournevis lui tournant autour ».
" Escale "
Les escales feutrées - Jean-Bernard Pouy (France)
« Montargis, le 12 juillet
Mon cher fils, mon chéri,
Tu liras sans doute cette petite lettre juste avant que l’on te sangle sur ton siège, dans la navette t’emmenant loin, très loin. À présent, la prochaine missive que je t’écrirai, tu la recevras lors de ton passage sur la Station lunaire, en attente de partance pour Mars, où ton travail de chauffagiste t’attend.
Je frémis mais je suis contente pour toi, cher fils, même si, tu ne le sais que trop bien, je n’ai jamais été réellement d’accord avec tes choix, non pas à cause des dangers potentiels de ton futur métier, mais, tu le sens bien, à cause de l’éloignement qu’ils représentent. J’ai pris sur moi en admettant que c’était ta vie, ton futur, tes désirs. Dans la paix revenue, je respecte tes volontés, te souhaite un merveilleux voyage et te serre contre mon coeur. Écris-moi, le courrier laser-orbital va aussi vite que les fusées porteuses ».
Maman
Escales - Noëlle Revaz (Suisse)
« Salut à tous, j’ai escale à la Station internationale, qui peut me dire si Gallina stationne là, je veux pas m’embêter pour rien avec la mousse à raser, dites-moi s.v.p. les gars.
— Salut, on te dit des conneries vieux, elle fait tout avec la barbe, je viens de layer avec elle. Bonne chance les gars, je vais stationner à la base M.T.G.R.
— Bonne station, et merci vieux, si vous voyez un Felipe à la M.T.G.R., faites-lui un signe, on a layé avec lui et Ludmilla à la base orbiculaire.
— Salut, qui a déjà stationné, ou qui connaît quelqu’un qui aurait déjà stationné à la base Uppercut, et qui pourrait me donner deux ou trois infos dessus, il paraît que l’accès est pas très facile, et il y aurait peu de tournus.
— Salut, j’ai connu un gars qui avait pas mal stationné à la base Uppercut, c’est mieux de pas faire escale, ils ont que des sachets de corn-flakes, et leur programme de récup. En plus est pas trop fiable, ça doit être pour ça que les types restent bloqués en escale ».
" Flamboyant "
Pluie de regrets dans ciel d’octobre - Fabrice Colin (France)
« 21 oct. 2023 / 13:05 GMT
De : MartinG@Final_gen.fr
À : LisaRiv@wander.fr
Hello Lisa,
Je ne voulais pas donner de nouvelles. Je ne voulais pas : c’est ce dont nous étions convenus. Mais le hasard m’a rattrapé. Hier soir, allongé sur mon lit face aux brillances convulsives de mon écran holo., j’ai appris que la navette Europa-2 allait atterrir sur une île des Mascareignes, c’est-à-dire, tu le sais, pas très loin de l’endroit où je me trouve. Et le passé m’est revenu en pleine figure ».
La part du ciel -
Marie-Claire Dewarrat (Suisse)
« Votre voile, votre ceinture, vos sandales, je les vois se mouvoir, flotter, bouger, tomber de votre corps mais je ne vous vois pas, vous, dans mon souvenir et dans mon âme, je ne vous vois plus : cet astre flamboyant, que nous avons suivi, est entré dans ma prunelle et son irradiante clarté s’impose à ma vue où que mon regard se pose, sur mon tapis de selle, dans ma coupe de lait, sur la ville, sur l’arbre ou le puits que je croise en chemin. Il s’interpose entre le monde et moi, interminablement présent jusque sous mes paupières closes dans l’obscur de mon sommeil. Et les souvenirs que j’évoque, de la terre, des pierres, des dunes, du ciel, celui de votre allure quand vous marchez, celui de votre aspect quand vous dormez, tous s’évaporent dans l’aura de ce feu céleste : je vous perds, je vous ai perdue dans la fulgurance de cette étoile ».
" Hôte "
Visiteur d’un soir - Bernard Montabo (France)
« Meudon, le 12 novembre 2004
Mon cher collègue et ami,
Passons sur les introductions d’usage. Je m’en veux un peu de rogner sur nos maigres crédits pour te faire parvenir ce Chronopost, mais je tiens essentiellement à ce que l’enveloppe ci-jointe te parvienne vite et en main propre. Il s’agit d’un matériel singulier qui m’est parvenu à l’observatoire de la part du nouveau propriétaire d’un château provincial, il l’a vraisemblablement dégotté dans son grenier. L’aspect en est assez étrange, tu en jugeras. J’aimerais que tu te penches sur ce cas avec toute la perspicacité dont je te sais capable. Pour information cette espèce de carte, selon mon expéditeur, se trouvait dans une liasse de documents datant de la fin du XVIIIe siècle, scellée d’un cachet de cire de l’époque, ce qui n’est pas le moins étrange de cette affaire, et me pousse à enquêter. Pourrais-tu me dire ce que tu en penses ?
Bien cordialement
Charles ».
Correspondance amoureuse d’un modèle récent d’homme de ménage
Thomas Günzig (Belgique)
« JOUR 2
Cher Monsieur,
J’y suis. J’ai eu bien peur de ne jamais y être, mais j’y suis.
A mon tour, hôte de l’Espace extraterrestre.
Si j’étais un humain avec un corps comme vous, je sentirais l’effet de l’apesanteur d’une manière beaucoup plus subtile. Je n’ai pu que tester mes facultés motrices, modestement évidemment, ma pile à carburant n’est pas éternelle, vous me l’avez assez répété (avant toute chose, j’ai d’ailleurs étendu mes capteurs solaires pour les actions autres que celles relevant de la propulsion proprement dite) ».
" Kaléidoscope "
Sous l’oeil vitreux des satellites - Jean-Michel Espitalier (France)
« HOTBIRD 2 (AT 13° E)
[Telefortune Sat / Channel One / Sardegna Uno Sat / Dubai TV europe / Al Arabiya / RAI Uno / RAI Edu 2 / Real Madrid TV English / Love World / Iran TV Network / Vatican Radio 105 FM / Sexviews Plus / Musica romantica]
une Alouette II, je t’envoie un e-mail, la fin du communisme, à vue de nez il est cinq heures, le bleu Klein, je suis le papa de Fiona, passent des Magyars, Tintagel, une victoire à la Pyrrhus, Crin-Blanc, la ligne Metaxas, « Tout ce qui se mesure périt » (Bossuet), la montée des extrêmes, des lampadophores, vous avez gagné un bon d’achat, une phtisie galopante, « L'art qui sépare et qui unit », BAR, La Faurie-Montbrand, une odeur de persil sur les doigts, tu as le code ?, La Vache qui rit, 19:46 New York (ONU) – L’Indonésie accusée de crimes contre l’humanité dans l’ex-Timor-Oriental dans un rapport de la commission CAVR remis à l’ONU , le tube de Torricelli, copain-copain, on est bien chez soi, des sandales à talons aiguilles,
Venant de : +33667079834 Envoyé : 19:54:50 20/01/2006
Hâte que ce projet se concrétise. Tu baptises alors… Ça me botte. Biz Céline ».
À mon alter ego du bout du monde - Jacques Izoard (Belgique)
« Et Armstrong, du haut de l'Espace, bien plus tard, s'exclamant : « Je vois la Terre. Elle est bleue. On dirait une orange. » Une potentialité de grande naïveté n'est-elle pas nécessaire pour explorer l'Espace ? Et me revient cette anecdote : enfant, mon père me disait : ferme fort les yeux. Et j'apercevais alors les mille points colorés des plus lointains espaces ! […]
Kaléidoscope
et la beauté surgit,
frémit et se fracasse
en mille espaces ».
" Masques "
Le mystère du péripolypropylate - Hervé le Tellier (France)
« Cher professeur Salisker,
cher oncle bien-aimé,
Pardonnez l’incertitude sur le jour, mais Søren et moi venons tout juste de franchir à bord de l’Icarus la ligne de changement de date, et je ne sais pas dans quel sens. Du haut de notre vaisseau, la Terre semble minuscule et « bleue comme une orange », comme dit Søren qui maîtrise décidément bien mal la langue de Shakespeare. À ce propos, mes craintes étaient justifiées : le fait qu’il parle aussi peu l’anglais que moi le suédois pose souvent des problèmes. Il n’y a pas une heure, par exemple, je lui demande de « dégivrer le hublot », et il a compris « dévisser le hublot ». Ce n’est qu’un détail parmi d’autres ».
Masques à panaches de l’Espace - Jean-Louis Lippert (Belgique)
« Mais je vous entends très mal, monsieur le Secrétaire général. Êtes-vous toujours à l’écoute ? Votre homme en trop, qui vient de mourir, n’a pas fini de s’exprimer. Je vous ai demandé cinq minutes, quand votre planète file à cent mille kilomètres par heure autour de son soleil. Dix mille fois moins vite que la lumière, mais cent fois plus vite que le son. Croyez-vous que cette expérience dans un autre espace-temps n’ait pas de valeur scientifique ? Ecoutez encore cet Atlas : « À vivre parmi la bande d’esprits qui errent dans les galaxies, on a besoin de se métamorphoser soi-même et de parler par d’autres corps, d’autres âmes. Chaque écriture est un voyage, chaque voyage une écriture, d’une rive à l’autre de l’Univers ».
" Outre ciel "
Outre-ciel - Nathalie Quintane (France)
« Pendant ce temps, dans le désert...
— Alors, tu la vois, Sedna ?
— Ouaaaaah, ce qu’elle est beeeelle... toute bleue, avec du gaz autour... des vapeurs mauves... et roses... sublime...
— Et après, tu vois quelque chose ?...
— Ooooh laaa... c’est noir, quasi... oups ! comme un flash de lumière verte... aah c’est beau... et là... du rouge... une boule rouge... un truc incroyable ! ça coule ! eh, les gars, ça coule vers moi ! vous voyez ! vous voyez ! vous voyez !».
Outre-ciel - Claude Darbellay (Suisse)
« Soudain, au détour d’une phrase, l’inflexion de sa voix a changé. Comme s’il avait décidé, après un bavardage de bon aloi, de passer aux choses sérieuses. Il m’a demandé si j’avais du temps. Je ne voulais pas parler de toi, j’ai dit que je comptais rester au Chili encore un mois. Parfait. Alors vous devriez aller au Nord, dans le désert d’Atacama, faire le tour des observatoires. Vous ne le regretterez pas. Grimpez ! La Silla à 2 400 mètres, Paranal à 2 700, qui abrite le V.L.T., le Very Large Telescope, grimpez encore, attention à ménager votre souffle, jusqu’au plateau de Chajnantor à 5 000 mètres, où se construit le radiotélescope le plus puissant du monde, l’Atacama Large Millimeter Array, censé, dès 2011, rendre le ciel transparent. El ALMA, à 50 kilomètres du village de San Pedro dont vous ne pourrez esquiver la visite. Un village extraordinaire doté d’une énergie qu’on ne trouve nulle part ailleurs».
" Soif "
Journal d'Adam Friche - Patrice Delbourg (France)
« Tout petit déjà, je n'avais de cesse de tester mon maigre bagage culturel.
Depuis mes premières grenouillères j'avais toujours eu une réponse de retard. C'était plus fort que moi, j'aimais jouer, me confronter, étalonner mes rudiments. Dipsomanie encyclopédique en poussée continue. Jules Verne revu par Zappy Max. Je sais pourtant mieux que personne que l'Espace est le plus sec des déserts, difficile aussi d'y étancher sa soif de savoir. Je presse sur le bouton rouge de mon clavier baptisé Pic de la Mirandole.
Rafale de questions de type basique. Cinq secondes seulement de réflexion par item. Le niveau sonore du décompte du temps imite le premier bip-bip du Spoutnik. Un bref canter dans l'éther.
« Qui fut la première femme cosmonaute ?»
De l’autre côté du monde - Patrick Delperdange (Belgique)
« Il s’interrompit pour tendre l’oreille.
— Qu’est-ce que vous écoutez ? demandai-je. Les conversations des astronautes ? Il y a des astronautes dans l’Espace pour l’instant ?
Le vieux se tourna vers moi, les yeux brillants sous de gros sourcils, le front parcouru de plis. Derrière lui, les voix s’échappaient de l’antique diffuseur couvert d’une toile poussiéreuse.
Elles crépitaient, lointaines et sèches, comme si elles nous arrivaient du fin fond de l’Univers.
— Ils sont allés sur la Lune, fit le vieux au bout d’un moment. Me dites pas que ça vousa échappé ».
" Tresser "
Dernières nouvelles du Père Strozzi - Marc Petit (France)
« Walstatt, le 1er avril 1781
Cher Confrère,
Votre lettre de Paris, partie il y a plus de six ans, vient seulement d'arriver à Walstatt. L'arrière-arrière petit-fils de Cerbère, mon défunt valet de chambre, l'a fait glisser entre les fanons de ma baleine. Les barreaux d'une prison peuvent aussi servir de boîte aux lettres, voilà une pensée bien consolante pour les Sublunaires. Je vous plains tous d'être enfermés dehors au milieu des fauves ; vous n'avez pas comme moi la chance de pouvoir consacrer tout votre temps à l'étude, à l'abri des soucis du monde ».
Quelques plans tirés sur la comète - Anne-Lise Grobéty (Suisse)
« J’ai l’air de plaisanter, mais peux-tu mesurer l’étendue de ma souffrance de te voir chaque fois t’approcher en sachant à l’avance que je ne saurai pas te retenir, que tu me quitteras cette fois encore, que ton existence sera toujours dans cette lente alternance de va-et-vient ?… Tu me frôles, tu m’allumes, j’ai le coeur en flammes quand le tien reste de glace, quel est donc le prix des liens tressés entre ma brûlure et ton corps impossible à réchauffer en fin de compte ? Que crains-tu ? Que je te maltraite si tu t’approches trop près ? Penses-tu que la fuite est le seul salut possible ?…
Je tiens ce mot à bout de braise. Pour une fois, je te supplie de me répondre – que cette missive ne se perde pas comme toutes les autres dans l’improbable. Réponds-moi : qui espères-tu sinon moi ? Jusqu’à quand cette mascarade d’attrait et de rejet ?
S., qui t’aime de toute éternité ».
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