Musée Jean Lurçat
Musée de la Tapisserie contemporaine


Une collection d’œuvres qui situe l’art textile dans l’histoire tout en présentant les potentialités de cette pratique.

4 boulevard Arago, 49100 ANGERS
Tel : +33 (0)2 41 24 18 48

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L'objet:

Tapisserie " La conquête de l'espace"

La conquête de l’espace est une des dix tapisseries de Jean Lurçat composant Le Chant du Monde tissé entre 1959 et 1966 à Aubusson

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Le récit :

Récit par Françoise de Loisy Conservateur du Musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine d’Angers

Conquête de l’espace  de Jean Lurçat est la huitième pièce d’une vaste tenture qui en comprend dix  : Le chant du monde créé entre 1957 et 1966 (1).

Propriété de la ville d’Angers depuis 1967, cette œuvre monumentale est exposé dans un écrin architectural : un ancien hôpital médiéval du XIIème siècle de style gothique Plantagenêt…

Né en 1892, Lurçat dira du Chant du monde :
« J’ai commencé cette œuvre tard, talonné par la vieillesse ». Prémonition ? L’ensemble tissé reste inachevé, interrompu par la mort de l’artiste. Il le souhaitait plus vaste, il le voulait « résolument optimiste ». Le premier titre n’était-il pas La joie de vivre ?

Pourtant, les quatre premiers volets duChant du monde : La grande menace, L’homme d’Hiroshima, Le grand charnier, La fin de tout nous parlent de violences, de destructions humaines…

L’artiste a vécu deux guerres : jeune homme celle de 14-18, puis celle de 39-40 marquée par l’explosion de la bombe atomique. Il s’inscrit dans son temps, celui de la destruction mais aussi celui de la reconstruction, celui de la bombe mais aussi celui des spoutniks (2).

Conquête de l’espace, tapisserie monumentale de plus de dix mètres de long, s’organise en une lecture qui peut sembler, au premier regard, chaotique, tant elle est chargée voir surchargée.

A gauche, la Terre, découpé en bandes colorées horizontales sur lesquelles fourmillent les éléments vitaux de notre monde : le minéral, le végétal, l’animal et l’humain. De profil, sur le niveau supérieur, la femme et l’homme se dégagent sur fond bleu, nourris par les cornes d’un taureau au front solaire et surmonté d’une chouette lunaire : force, fécondation, sagesse. Les animaux, chez Lurçat, incarnent les défauts et les qualités humaines.

Ce monde terrestre communique avec le monde céleste, ou cosmique, qui occupe la plus grande partie de la tenture, à droite. Un messager, un petit homme nu avec son arc, un sagittaire, part dans sa bulle à la conquête de cet « espace ».

Un mouvement perpétuel semble agiter ce cosmos avec ses planètes, ses étoiles, ses traînées fulgurantes. Ici, est-ce Saturne avec ses anneaux ou un satellite envoyé dans l’espace ? Là, des chemins bleus sont tracés sur le ciel noir, dont l’un reprend l’anneau de Möbius, la spirale de l’infini.

L’homme est là avec ses spoutniks, ses satellites : que va-t-il découvrir dans ce nouvel espace sidéral ? Pluie d’étoiles, feu, petits scorpions-cafards circulant sur le chemin de l’infini, magma informe et monstrueux sur des planètes inconnues ?

Ne nous trompons point, Lurçat est un artiste, non un scientifique, il ne s’intéresse pas à ce que l’homme va découvrir dans l’espace. Avec brutalité il dénonce : « ...et puis d’ici quelque temps, ils vont peut-être nous ramener une lune où on aura trouvé des snack-bars…Ca sera du joli !... Non, je m’intéresse à ces expériences uniquement sous l’angle de l’homme. »

L’homme à la conquête de l’espace, de nouvelles prouesses techniques, d’enjeux politiques (n’oublions pas la concurrence que se joue en pleine guerre froide les Etats-Unis et l’URSS). L’artiste n’a pas attendu 1957, date du premier lancement d’un spoutnik pour visiter l’espace : « Moi je me suis fait ma lune bien avant Gagarine ». L’artiste n’est pas dupe, n’est pas naïf, cependant, il veut rétablir une harmonie dans cette course éperdue de l’homme.

Plastiquement un chaos visuel, en réalité très organisé : la terre solide, bâtie sur ses couches sédimentaires, née de l’eau, traverse tous les règnes grâce à une magnifique orchestration d’un ballet qui mène à l’homme et à la femme plantés solidement, horizontalement, source de vie, procréateurs.

Ici, Lurçat, en maître absolu des techniques de la tapisserie, utilise la couleur pure qui ancre, sans ambiguïté, son chant dans la réalité de notre monde : la terre.

Lorsque l’homme part à la conquête de l’espace, petit élément dans sa bulle, les rayures (3) rythment le fond de sa capsule d’homme conquérant.

On retrouve ces rayures dans plusieurs chemins, sur plusieurs tracés cosmiques et sur la planète menaçante, en haut à droite. Ces rayures, au rythme vertical, scandent plus durement l’espace.

Les chinés, au contraire, mélange de laines subtilement dégradé, viennent teinter de douceur cet infini.

Intuitivement, Lurçat a recréé un chaos organisé en travaillant sur les ruptures de rythmes, les spirales, l’infini : « Techniquement, la Conquête de l’espace m’a donné l’occasion de travailler à nouveau sur les ruptures de rythme, sur les contrechants… » Cette vision plastique, artistique et symbolique est un mouvement en suspension, l’expression d’un monde en perpétuel changement, par opposition à notre univers terrestre plus statique.

La modernité de Lurçat est d’avoir pressenti et rendue visible, plastiquement, l’interpénétration des différents univers dont les petites flèches à la surface terrestre nous indiquent le va-et-vient.

Comme la flèche d’une balance, l’homme armé/désarmé de son seul arc est le garant de cet équilibre précaire. Avoir foi en l’homme ? : dégager de l’optimisme « je veux croire en une harmonie, en un progrès bienfaiteur pour l’homme ». Découragement ? : pessimisme « l’univers humain, agrandi au cosmos, peut être aussi le lieu d’affrontements…»

Notes :

(1) Dès 1937 commence une collaboration très féconde entre l’atelier de tissage Tabard à Aubusson et Jean Lurçat. François Tabard, plus particulièrement, soutiendra la venue à Aubusson d’artistes contemporains et jouera un rôle moteur dans le mouvement de la renaissance de la tapisserie française d’après-guerre.
Le chant du monde a été tissé presque entièrement par l’atelier Tabard, excepté La fin de tout tissé par l’atelier Picaud et L’eau et le feu tissé par l’atelier Goubely.
Il s’agit de tissages sur métier de basse-lice (horizontal). Le carton de la tapisserie est réalisé par Lurçat, qui indique, par des numéros, les couleurs de laine qu’il faut employer (technique du carton numéroté ).

(2) Spoutnik  : mot russe qui signifie littéralement « compagnon de voyage, celui qui fait la route avec » donc, par extension scientifique, une fusée qui aide un appareil cosmique à aller sur orbite, autrement dit un « satellite sur orbite ». Le mot « spoutnik », quoique qu’un peu démodé aujourd’hui, est passé dans le langage courant, les russes ayant été les premiers à lancer un satellite sur orbite (en 1957).

(3) Rayure  : terme technique qui désigne l’utilisation d’une couleur pure juxtaposée à une autre dans le sens du tissage .