Aux sources de l'Espace
L'Autre et l'Ailleurs



Pour commencer, Antoine Spire, l’animateur de ces rencontres, a présenté les deux intervenants de cette troisième conférence du cycle Aux sources de l’Espace organisée par l’Observatoire de l’Espace en partenariat avec la BnF. Astrobiologique, André Brack étudie les origines de la vie, son évolution et sa distribution dans l’Univers. Il est l’auteur d’ouvrages de vulgarisation scientifique comme Et la matière devient vivante publié au Pommier mais aussi d’ouvrages à caractère scientifique dont La vie est-elle universelle? paru en 2003. Directeur émérite au Centre de biophysique moléculaire du CNRS à Orléans, il est aussi membre honoraire de l’Institut d’Astrobiologie de la Nasa et préside le Réseau européen d’Astrobiologie qu’il a fondé en 2001. Philippe Descola, anthropologue, occupe depuis juin 2000 la chaire d’Anthropologie de la nature au Collège de France. Il se consacre à l’étude des modes de socialisation de la nature dont il tire une analyse anthropologique comparative. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Par delà nature et culture publié en 2005 chez Gallimard.

À chaque rencontre, des archives sorties des fonds de la BnF alimentent le débat. Pour cette conférence, des photographies tirées du manuscrit de travail de Tristes Tropiques provenant du fonds Lévi-Strauss étaient exposées afin de poser la question de l’Autre.

I

Antoine Spire  : Tristes tropiques, de Claude
Lévi-Strauss, fut publié en 1955 aux éditions Plon dans la collection Terre Humaine créée par l’ethnologue
Jean Malaurie dans le but de diffuser un nouveau genre de livre, à mi-chemin entre l’essai littéraire et l’ouvrage savant.
L’ouvrage est avant tout un récit de voyages et une réflexion sur le sens de ceux-ci, mais aussi une autobiographie intellectuelle, l’histoire de l’apprentissage du métier d’ethnologue.
Les photographies ici présentées sont de Claude
Lévi-Strauss, elles alimentent ses cahiers de terrain.

Philippe Descola : Nous avons souvent entendu que le travail de Claude Lévi-Strauss n’était pas celui d’un véritable anthropologue. Cependant, il était un observateur aigu et les notes qu’il nous a livrées sont extrêmement détaillées. En tout cas, ses conclusions étaient assez pertinentes pour que des ethnologues s’en soient saisis pour les développer.

Les hommes et femmes photographiés par Claude Lévi-Strauss portent de nombreux tatouages. Ils soulignent l’importance du dessin en ethnologie. Les manuscrits de travail, notamment ceux de Claude Lévi-Strauss sont truffés de dessins, de croquis…Ils permettent de donner corps rapidement à ce que l’on observe.

Antoine Spire : Le travail de Claude Lévi-Strauss, sa méthodologie peut-elle être comparée à celle d’un scientifique ?

Philippe Descola : Claude Lévi-Strauss s’est lui-même comparé à un astronome dans le sens où, selon lui, il n’est possible de saisir les caractères d’un phénomène culturel que si on les regarde de loin, à la manière de l’astronome.
En outre, le structuralisme anthropologique, courant qu’il a inventé, délivre une logique formelle. Il en résulte une sorte de tableau où toutes les possibilités sont inscrites, à l’image de la table de Mendeleïev.

Antoine Spire : Monsieur Brack, acceptez-vous cette comparaison avec le travail de l’astronome ?

André Brack : Absolument et le tableau de Mendeleïev est la base de l’astronomie.

Antoine Spire : Comment un intérêt pour la différence peut-il être compatible avec une organisation sous forme d’un tableau ?

Philippe Descola : Le principe essentiel en anthropologie est le constat de la différence. Le travail ne consiste pas à écrire des systèmes fonctionnels mais de souligner comment les codes qui organisent la vie des gens sont très différents les uns des autres. L’anthropologie structurelle ne facilite pas ses comparaisons.

Cependant, avec sa méthodologie, Claude Lévi-Strauss va s’attacher à mettre progressivement en évidence les différences. Dans les Mythologiques, il a cherché à répertorier les différentes expressions d’un même mythe et les transformations logiques d’un mythe à l’autre sur l’ensemble du continent américain.

Antoine Spire : Quel est le rapport entre universalité et différence chez les êtres vivants?

André Brack : La matière est universelle, il y a donc universalité dans la définition même du vivant. Cependant, une forme de vie peut par la suite prendre des structures différentes suivant un certain nombre de facteurs dont celui de l’environnement. Selon ce principe, nous ne nous attendons pas à trouver Ailleurs des êtres vivants semblables à nous.

Ainsi, l’universalité se retrouve au niveau fondamental mais des différences sont à attendre dans la forme finale.

Philippe Descola : Dans mon domaine, l’universalité est plus définie que la vôtre : L’homo sapiens doué de certaines qualités. Ce qui frappe c’est la grande variété de tirer partie de l’environnement, développer des système techniques… c’est là qu’intervient la différence et elle n’est pas infinie, notre travail et de mettre en lumière l’ensemble de ses différences.

André Brack : À ce jour, la vie n’est connue que sur Terre et il n’est pas possible de généraliser à partir d’un seul exemple. Nous recherchons des formes intelligentes pour plusieurs raisons notamment pour enlever l’idée terrifiante que la vie sur Terre résulte d’un accident. Nous cherchons aussi à savoir si la vie aurait pu rester bactérienne ou si déjà chimiquement elle était programmée à évoluer. Cette trouvaille permettrait de banaliser l’intelligence humaine d’un point de vue universelle. L’idée que nous sommes les plus intelligents de l’univers constitue une barrière, nous voulons dépasser cet anthropocentrisme.

Philippe Descola : L’anthropocentrisme est une idée récente bien que nous la retrouvons déjà chez les grecs mais qui s’accentua après la Révolution scientifique. En s’opposant à un système dualiste qui oppose nature et culture et donc humains et non-humains, nous pouvons dépasser ce blocage. Lorsque nous nous intéressons aux relations entre humains et non-humains, nous distinguons quatre modes d’identification : le totémisme, qui souligne la continuité matérielle et morale entre humains et non-humains, l’animisme qui postule entre les éléments du monde un réseau de discontinuités structurés, l’analogisme qui prête aux non-humains l’intériorité des humains mais les différencie par le corps, et le naturalisme qui nous rattache au contraire aux non-humains par les continuités matérielles et nous en sépare par l’aptitude culturelle. La cosmologie moderne est devenue une formule parmi d’autres car chaque mode d’identification autorise des configurations singulières qui redistribuent les existants dans des collectifs aux frontières bien différentes de celles que les sciences humaines nous ont rendues familières.

Dans aucun de ses systèmes, hormis le naturalisme, l’homme occupe une place prépondérante. L’anthropocentrisme est né avec le naturalisme.

Antoine Spire : Lorsque nous analysons le génome d’une mouche nous constatons qu’il ressemble terriblement au génome humain. Est-ce que cette expérience n’accentue t’elle pas cette idée d’universalité entre les être vivants ?

André Brack : Bien sûr car d’un point de vue strictement moléculaire, tous les êtres vivants sont égaux.

Antoine Spire : Y avait-il d’autres cheminements possibles pour arriver à une « Humanité » ?

André Brack : Trouver une autre forme de vie Ailleurs permettrait de démontrer que la vie est répétitive, que le développement humain, le passage de bactérie à Homme n’est pas un accident. Comment le découvrir ?
Il faudrait que ces Autres aient développé une technologie pour percevoir un signal intelligent. Mais aucun dialogue ne sera cependant possible sauf s’ils venaient à nous visiter. Il serait alors possible de les interroger sur leur mode de société, comment vivent-ils ? Ont-ils trouvé un mode de vie différent du notre? car nous nous sommes avec la technologie éloignés d’un mode plus harmonieux avec la nature.

Antoine Spire : Sommes-nous forcés d’être dans l’expansion pour survivre ?

Philippe Descola : Non, lors de mes recherches, j’ai rencontré des sociétés homéostatiques. Cependant, il suffit d’une transformation environnementale pour qu’elle soit ébranlée.

Antoine Spire : L’homéostasie n’est-elle pas impossible à partir du moment où il y a contact ? Est-il possible de se poser la question d’une évolution différente ?

André Brack : La notion de progrès est un questionnement permanent chez l’être humain ; il a permis de construire une culture faite de connaissances.

Pendant longtemps les humains vivaient directement de la biomasse. Puis grâce à ces questionnements, l’homme a développé des technologies et nous sommes arrivés à la situation actuelle.

Cette évolution est-elle incontournable ? C’est une question que je me pose encore.

Si l’on trouve une autre forme de vie intelligente, peut être aura-t-elle évolué autrement.

Philippe Descola : Nous avons trouvé des sociétés homéostatiques qui tenaient très bien et qui auraient pu rester ainsi longtemps. Une révolution technique résulte de choix de relation avec la matière vivante ou non et qui ont des conséquences énormes. Cette extériorisation de la nature face à face à l’homme n’a pas de conséquence dans le rapport que les européens ont développé vis-à-vis de leur environnement et n’a pas incité une profonde transformation de celui-ci.

André Brack : Rencontrer des êtres vivants provenant d’un d’Ailleurs nous permettrait de jeter un regard sur notre futur.

Antoine Spire : Le point de vue de l’observateur ne modifie-t-il pas le phénomène observé ?

Philippe Descola : Un individu ou deux ne changent pas fondamentalement une société. En revanche, des centaines, des milliers de colons oui.

L’ethnologue est bien accepté par les tribus qu’il observe car il est pour eux une source de divertissement, une distraction. Les individus sont curieux de savoir comment nous vivons. Il s’agit d’une curiosité réciproque.

Antoine Spire : Monsieur Brack, pourriez-vous être cet intermédiaire avec des êtres intelligents venus d’Ailleurs ?

André Brack : Mon rêve le plus cher serait qu’un extra-terrestre débarque dans mon jardin, alors pourquoi dans ce cas ne pas être cet intermédiaire.

En guise de conclusion, le public était invité à poser ses questions aux deux intervenants. Un débat s’est alors engagé avec les spécialistes.



 

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