Aux sources de l'Espace
Banlieues terrestres, territoires extra-terrestres

Après la projection d’un extrait de film daté de 1935, Voyage dans le ciel de Paul Painlevé, Simone Mazauric, philosophe et historienne des sciences et Dominique Delcourt, physicien spécialiste de la magnétosphère terrestre, évoquent les notions de banlieues terrestres et de territoires extra-terrestres pour cette deuxième conférence du cycle Aux sources de l’Espace.
Le débat est animé par Antoine Spire, journaliste.


Antoine Spire  : La notion de banlieue de la Terre, la conscience d’un monde proche qu’il est possible d’aller visiter, sont apparemment des idées anciennes. Déjà Aristote l’évoquait…

Simone Mazauric : Aristote ne parle pas explicitement de « banlieue terrestre ». En tout cas, il n’utilise pas cette expression. Selon lui il existe une distinction nette entre deux mondes : le monde sublunaire situé « sous la Lune » qui correspond à la Terre et à la région qui l’entoure et le monde supralunaire « au-delà de la Lune ». Si par banlieue on entend l’espace compris entre la Terre et la Lune, alors Aristote s’est effectivement attaché à cette notion, y consacrant un ouvrage entier : Métérologie.


Antoine Spire  : Déjà au XVIIe siècle, Galilée évoquait la possibilité d’aller dans cette banlieue…

Simone Mazauric : Non, Galilée n’a pas projeté la possibilité d’y aller.

À la suite de ses observations à la lunette astronomique, Galilée est celui qui s’est le plus radicalement opposé à la vision qu’avait Aristote qui considérait que les deux mondes étaient très différents. Dans le monde sublunaire, on constate que tout est soumis à un perpétuel changement : naissance, mort, altération, évolution.
Au contraire, dans le monde céleste, il n’y a pas de changements. Les corps célestes se meuvent toujours de la même manière. Ils ne naissent ni ne meurent. Le monde sublunaire est donc imparfait et le monde supralunaire parfait. La Lune symbolise la barrière infranchissable qui sépare la Terre du céleste. Galilée lui observe des ressemblances entre la Lune et la Terre, la Lune n’est plus considérée comme un obstacle. Paradoxalement, il ne peut répondre à la possibilité d’une vie sur la Lune alors qu’il la considère comme très semblable à la Terre car il est tout de même conscient de ses différences.

Antoine Spire  : Des auteurs comme Fontenelle ou Cyrano de Bergerac ont joué un rôle important pour envisager le voyage dans l’Espace…


Simone Mazauric : Cyrano de Bergerac s’est inspiré d’autres auteurs, notamment anglais comme Francis Godwin, qui évoquaient l’hypothèse d’un voyage vers la Lune. Pour cela, il envisage des moyens loufoques et bien évidemment ne croit pas en leur efficacité. Histoire comique des États et des Empires de la Lune, est un texte polysémique. Cyrano de Bergerac entend davantage prouver le bien-fondé du système copernicien qui à l’époque était encore discuté.

Fontenelle milite lui aussi en faveur du système proposé par Copernic. Il n’envisage cependant pas la possibilité d’un voyage. Selon lui, il se peut qu’il existe d’autres planètes et même des planètes habitées, mais il n’évoque pas les moyens pour s’y rendre.

Antoine Spire  : Dominique Delcourt, parlez nous du film dont nous avons vu un extrait. Quel est votre ressenti ? Par rapport aux avancées actuelles, n’y a-t-il pas ici une rupture fondamentale ?


Dominique Delcourt : Je trouve qu’il y a quelque chose de très touchant dans ce film. On ressent l’époque : la voie est grave et sérieuse, c’est daté… ce qui est intéressant, c’est davantage dans la façon de vulgariser les sciences à l’époque, c’est ça qui a évolué. Ce qui frappe dans le film, c’est le côté très terrestre des autres mondes, de leurs paysages, cette capacité assez restreinte de se figurer l’irreprésentable. En ce qui concerne les connaissances scientifiques, je pense qu’il faut être très indulgent, nous ne savons pas quel sera le regard porté sur celles que nous avons aujourd’hui dans trente, quarante ans…mais vraisemblablement la perception de la banlieue et du cosmos sera très différente, les avancées dans ce domaine évoluent très rapidement.

Antoine Spire  : Et dans trente ans, que pourra t’on dire de notre attitude actuelle par rapport au voyage sur la Lune. Comment expliquer ce nouvel engouement pour la Lune après l’avoir délaissée pendant un temps ?

Dominique Delcourt : La Lune c’est tout d’abord d’énormes enjeux politiques. En ce qui concerne ma discipline, du point de vue de la physique des plasmas, la Lune n’a que peu d’intérêt. Cependant, pour d’autres domaines scientifiques, la Lune est le grand sujet d’exploration et en ce sens, les sondes envoyées par la Chine, le Japon ou l’Inde sont intéressantes.

Antoine Spire  : Revenons à ce qui vous intéresse…

Dominique Delcourt : L’étude de la magnétosphère c’est l’étude de choses invisibles qui pourtant existent belle et bien. Il faut donc chercher des traces indirectes… tout l’intérêt de la discipline réside dans ce côté « enquête ».

Une des questions est de savoir si l’environnement magnétisé des planètes est lié à la vie. En effet, le champ magnétique sert de protection. Sans lui, les flux de particules émis par le soleil viennent taper et éroder l’atmosphère. Mars possédait au début une dynamo interne comme la Terre qui a conduit à un champ magnétique. Cependant, il s’est éteint au bout d’un milliard d’année.

Antoine Spire : Au XVIIe, il y avait aussi des réflexions sur des choses que l’on ne pouvait voir…

Simone Mazauric : Tout au long du XVIIe siècle, les auteurs spéculent sur des choses invisibles (bien que la lunette ait permis de donner petit à petit des fondements à ces estimations). Tous connaissaient néanmoins les découvertes et données les plus récentes.Tout en respectant ces travaux certains imaginent. D’autres sont plus soucieux comme Kepler. Même s’il donne libre cours à une certaine imagination, Kepler s’attache à la Lune pour donner une véritable leçon d’astronomie lunaire. L’imagination est contenue, cependant ses objectifs sont très différents de ceux de Cyrano de Bergerac notamment.

Antoine Spire : Cet engouement au XVIIe siècle s’explique par une passion nouvelle pour l’Antiquité ?

Simone Mazauric : Il est vrai que la Renaissance est marquée par un retour à l’Antiquité, première époque à imaginer la pluralité des mondes. Elle va influencer le XVIIe siècle aussi et cette hypothèse de l’existence d’autres mondes est renforcée par les observations de Galilée. Cependant, alors que l’on s’imaginait des mondes identiques au nôtre, au XVIIe on se détourne de ce système pour les concevoir différemment et même imaginer des moyens pour s’y rendre.

Antoine Spire : Et la notion d’éther…

Simone Mazauric : Selon Aristote le monde sublunaire est composé de quatre éléments dont tous les corps ne sont qu'une combinaison. Il s'agit de la Terre, de l'Eau, de l'Air et du Feu. La Terre est au centre. Puis se trouvent l'Eau, l'Air et enfin le feu, le plus à l'extérieur. Le monde sublunaire comprend un élément spécial : l’éther. Voilà l’origine de cette notion d’éther, seulement elle va subir de nombreuses modifications et cela jusqu’à Einstein.

Dominique Delcourt : Nous avons en physique souvent recourt à la notion qu’elle recouvre bien que le terme en lui-même ne soit plus employé. Derrière ce mot, il y a l’idée de support des choses, d’interaction entre les différents objets.

Antoine Spire : Comme pour les aurores boréales…

Dominique Delcourt : Les aurores sont une image projetée de la magnétosphère. Il s’agit de projections à la surface de la Terre de phénomènes qui se déroulent très loin. Voilà un exemple d’observation indirecte. La première structure de la magnétosphère découverte fut la ceinture de Van Allen. Elle fut décrite au cours de l'année 1958 à partir des mesures effectuées par des compteurs Geiger embarqués à bord des satellites Explorer 1 et Explorer 3.

D’autres régions de la magnétosphère ont également été découvertes par des satellites comme Cluster.

Pour moi, l’idée de banlieue je la comprend ainsi : il existe deux types d’activités différentes, les observations d’un univers lointain faites sur Terre via des télescopes et toutes celles qui nécessitent un déplacement, les mesures in situ. Pour s’approcher de l’objet, nous devons emprunter une route : il y en a une pour Mars, une pour Mercure… qui dit route dit paysage, la traversée de divers milieux. En ce qui concerne la magnétosphère, cela est très important. Il nous est possible de faire des observations durant le temps de la traversée.

La dernière partie du film Voyage dans le ciel a été projetée à ce stade du débat, permettant d’aborder par la suite la question des planètes habitées.

Simone Mazauric : Cette question n’est pas nouvelle… comme nous l’avons déjà dit l’hypothèse de la pluralité des mondes a été posée à l’Antiquité. Elle entend l’existence d’autres êtres, Godwin, Cyrano de Bergerac, Fontenelle, Kepler en parlent. Seul Galilée ne s’est pas prononcé. Parfois, ces auteurs imaginent des habitants. Le problème réside dans le statut de ces êtres. Les auteurs sont très prudents sur cette question car s’ils sont des hommes à l’image des terriens, ils admettent qu’il existe des humains qui ne descendent pas d’Adam.
Il s’agit ici d’une prudence théologique mais aussi intellectuelle comme l’explique Fontenelle dans une de ses préfaces. Pour s’en sortir, nombreux sont ceux qui imaginent qu’il s’agit d’une autre forme de vie.

Dominique Delcourt : L’idée de l’existence d’une vie ailleurs que sur la Terre est une idée fantastique, vertigineuse, à laquelle personne n’est insensible Cependant, après avoir scruté le ciel pendant plus d’un demi-siècle avec des satellites et des sondes spatiales, nous ne disposons aujourd’hui d’aucune preuve sérieuse. La question demeure ouverte. La pluralité des mondes est peut être plutôt à chercher sur la Terre même…


La séance s’est suivie d’un débat où le public était invité à poser des questions aux deux intervenants.

 

<vide><vide><vide>