L'Espace, une source d'archives pour la création

L'Observatoire de l'Espace propose régulièrement aux artistes de consulter ses archives qui reflètent un pan d'histoire de l'aventure spatiale. Les artistes et écrivains ont ainsi accès à un matériau inédit pour alimenter leur travail de création.
Cette rencontre organisée le 27 mai 2013 a interrogé la façon dont le patrimoine spatial ouvre l'imaginaire de la fabrication d'une œuvre.




Philippe Braz, dramaturge, a puisé dans la documentation réunie par l'Observatoire de l'Espace sur le thème des fusées V2 et le rôle de Von Braun à cette époque pour sa pièce Usedom Oratorio.
Sonia Chiambretto, écrivain, a travaillé pour Diamant A sur un corpus iconographique portant sur Hammaguir, la base spatiale française en Algérie après la Seconde Guerre mondiale et a également rencontré des témoins et acteurs de cette période.
Les plasticiens et cinéastes Khalil Joreige et Joana Hadjithomas, quant à eux, ont mené une véritable enquête historique pour réaliser le documentaire Lebanese Rocket Society. Gérard Azoulay était également présent sur scène pour présenter la démarche de l'Observatoire de l'Espace.
La rencontre était animée par Jean-Marc Adolphe de la revue Mouvement.

Des traces variées pour activer l'imaginaire et la mémoire
Pour Philippe Braz, l'écriture d'Usedom Oratorio a en fait démarré à côté de chez lui, dans le quartier d'Alt-Moabit à Berlin, où se trouvent encore des rails qui rappellent la présence ici pendant la Seconde Guerre Mondiale, de la gare de transit vers Peenemünde, le centre de développement des V2 de l'Allemagne nazie. Les V2 sont en fait les premières fusées mises au point et constituent les prémices sombres de la recherche spatiale. L'Observatoire de l'Espace a guidé Philippe Braz dans les archives du cnes de cette période afin qu'il se nourrisse de ce matériau. Philippe Braz a construit son récit autour de Wernher Von Braun, l'ingénieur à la tête de ce centre. Après-guerre, il fut recruté pour développer le programme spatial américain en tant qu'expert en fusées et devint un héros de l'aventure spatiale.



Khalil Joreige a expliqué que c'est un timbre libanais des années soixante représentant une fusée, qui fut le premier indice qui l'a mis sur la piste du programme spatial libanais oublié, dont il raconte l'histoire – et bien plus - dans Lebanese Rocket Society.

Sonia Chiambretto, elle, voulait écrire sur l'Algérie. Le récit que lui a fait Gérard Azoulay des activités spatiales françaises en Algérie dans les années soixante lui a donné envie de raconter l'histoire de la Fusée Diamant, le lanceur français installé sur la base d' Hammaguir. Grâce à l'Observatoire de l'Espace, elle a pu accéder à un corpus iconographique et rencontrer des acteurs et des témoins de cette époque.

Le rapport complexe entre l'Art et l'Histoire
Chacun a évoqué le rapport aux archives dans la génèse de son œuvre et montré comment de petits signes et événements peuvent réveiller la grande Histoire.



Philippe Braz a refait le lien entre des archives et des traces historiques de sources diverses pour faire resurgir une partie de l'Histoire parfois occultée et réveiller cette mémoire. Pour Philippe Braz, les mémoires sont subjectives. Le statut de Wernher Von Braun d'ingénieur à la pointe de la science allemande en est l'exemple. La mémoire est mouvante et évolue. La référence aux archives permet de rétablir une certaine vérité. Mais l'Histoire n'est pas seulement faite d'archives. Elle est aussi faite d'émotions qui permettent de la revivre ; c'est le rôle des artistes de recréer ces émotions.
L'art permet aussi de raconter l'Histoire autrement. Pour Philippe Braz, Shakespeare nous en apprend autant sur l'époque élisabéthaine que les ouvrages d'Histoire. L'art peut rendre cette polyphonie des voix.




Sonia Chiambretto entretient un rapport différent aux archives. Elle a expliqué lors de la rencontre s'être d'abord sentie submergée par la masse de documents qui a compliqué l'écriture de son texte. Comment être fidèle à l'Histoire ? Que dire ou ne pas dire? Elle a décidé d'écrire sur le rapport aux archives et au secret, thème qui lui a été inspiré par sa relation avec le général en charge des opérations de lancement à l'époque. Elle a voulu tout dire dans son récit mais s'est sentie trahie par le mensonge des mots. Elle a finalement vécu l'écriture comme un acte de réparation vis-à-vis des acteurs de cette histoire.

Khalil Joreige est beaucoup plus méfiant vis-à-vis des archives.
Ce rapport distancié aux archives est lié à l'histoire de son pays. Pour le cinéaste, l'Histoire est écrite par les vainqueurs. Il n'y a pas de vainqueur au Liban et donc pas de livres d'Histoire.
Khalil Joreige et Joana Hadjithomas s'intéressent aux trous dans l'histoire libanaise, souvent signes d'épisodes traumatiques. Le problème d'une archive c'est de la trouver. Des archives peuvent exister mais ne jamais émerger dans les recherches, faute d'indexation ou de référencement. Les archives peuvent aussi être plus ou moins mises en valeur en fonction du sens qu'on souhaite donner à l'Histoire et sont parfois mal interprétées. The Lebanese Rocket Society, le projet spatial libanais qui fait l'objet de son film, a été mené par des universitaires et était fondé sur une vision pacifique. Du fait des conflits régionaux, ce projet a été mal compris par la suite au Liban car il évoque le sujet aujourd'hui tabou des armes et des missiles ; c'est pour cela qu'il a été totalement oublié.
The Lebanese Rocket Society, le film de Khalil Joreige, veut faire renaitre l'esprit du projet de 1963 dans le contexte actuel. C'est un projet de « Reinaction » : il cherche à recréer des choses qui n'ont jamais existé. Pour cela, les cinéastes ont reproduit la fusée de 1963 à l'échelle 1 et l'ont amené au centre de tir historique.
Cette initiative a évidemment beaucoup fait parler d'elle dans un pays et une région qui vivent dans la peur permanente du terrorisme. Le projet de Khalil Joreige, fondé sur des éléments historiques, est donc aussi militant : il a fait parader sa fusée pacifiste dans les rues du Liban comme un étendard pour la paix et un monde sans frontière.




Gérard Azoulay a rebondi sur cet exemple et explique qu'en cela, la réactivation de la mémoire est intéressante dans une perspective de création parce qu'elle nous dit quelque chose sur notre société. Un spectateur a poussé plus loin la réflexion sur le rapport entre l'Art et l'Histoire : comment écrire avec l'élément historique ? Pour lui, l'archive confrontée à la subjectivité de l'artiste devient une graine pour la créativité.

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