Rencontre à la Chartreuse : compte-rendu

La rencontre du 13 juillet 2009 fut un premier palier destiné à en imaginer d’autres qui devraient conduire peu à peu à construire ces créations, selon des formules qui demeurent à imaginer par les participants et ceux qui se manifesteraient dans ce sens, en recevant les appuis des deux CNES, selon leurs moyens et leurs orientations exposés durant la journée.




11 heures :
Dans le bâtiment de « La boulangerie », après une ouverture conjointe de Gérard Azoulay pour l’Observatoire de l’Espace du CNES, et de Franck Bauchard pour le CNES de la Chartreuse, rappelant que son président, Jacques Rigaud, à l’époque PDG de RTL, annonça dans la même salle le lancement d’un satellite de télécommunication, les interventions ont débuté avec celle de Michel Viso (CNES, responsable des programmes d’exobiologie) pour offrir un panorama original de la pluralité souvent méconnue des activités spatiales. À la suite d’un historique traçant brièvement les étapes de l’aventure spatiale allant des plus proches de la Terre à celles les plus éloignées, il a décrit leur incarnation à travers différentes « figures » individuelles, scientifiques, ingénieurs, et spationautes, susceptibles, à l’issu d’un travail d’écriture, de devenir instances de « dialogues ». Partant de la mission franco-russe « Fertile », à laquelle il avait participé, conçue pour résoudre une question de recherche fondamentale sur « la rencontre d’un ovule et d’un spermatozoïde en micro-pesanteur », il a ainsi montré tour à tour la diversité des rôles du scientifique, comme le professeur Dournon, concepteur de l’expérience menée sur des pleurodèles, ceux de l’ingénieur ou du technicien impliqués dans la résolution des problèmes pratiques rencontrés (quelle éponge trouver pour le besoin d’humidité des pleurodèles sans répandre de l'eau dans la station, quelle forme donné au caisson de retour d’expérience, etc.) ou encore ceux du spationaute responsable des manipulations en vol, tous obligés de coopérer par-delà leurs cultures et leurs spécialisations. Les questions du public lui permirent aussi d’argumenter l’impossibilité pour l’humanité d’aller ailleurs que sur la Terre, et d’affirmer que seul des programmes touristiques dessinaient le plus gros des voyages à venir dans l’Espace, ou encore de montrer que les résultats de « Fertile » comptaient plus en matière de recherche fondamentale en biologie sur la dynamique cellulaire qu’en matière d’applications de santé..





Corine Pencenat (professeur en Histoire de l’Art, Université de Strasbourg) dressa un panorama des réalisations scéniques associées depuis le début du XXe siècle à l’Espace. Son exposé, richement illustré, posa quelques repères et perspectives dans la diversité des thématiques et des formes abordées par différents créateurs en la matière. Prenant pour point de départ le « dépeuplement » théologique du ciel au XIXe siècle, particulièrement significatif dans le cadre de la Chartreuse, puis son repeuplement avec les super-héros de la BD américaine récupérés par certaines productions artistiques actuelles, elle montra comment dès le début du XXe siècle l’expérience de la scénographie ouvrit la voie à la figuration nouvelle de l’Espace chez Malevitch, mais aussi chez Fernand Léger, dans son expérience avec Kisler. Elle releva comment la volonté de révolutionner l’espace de la représentation s’est conjuguée également avec l’influence de l’aventure spatiale et la globalisation des communications chez J. Polieri, R. Whitman, M. Cunningham. Insistant sur la perte de repères temporels mis en scène par exemple dans les projets de Bilder Association, elle la connecta à l’émergence des formes circassiennes contemporaines (J. Le Guilherm) et à ses perturbations de la proprioception, où les formes issues du corps mis en jeu au cirque le font résonner comme théâtre du Monde contemporain. L’histoire de la scène posant l’Espace comme utopie ou comme non-lieu amènerait donc à l’appréhender sous l’aspect du temps, dans une nouvelle articulation de la simultanéité et des multiplicités temporelles. Ce qui suscita des questions du public sur les problèmes des repères, soit pour affirmer la nécessité de trouver un point fixe, « le point d’ici », dans le corps en jeu, soit pour poser la difficulté d’identification au corps ou d’empathie quand les machines et les robots participent de la représentation du monde.



14 heures :
L’après-midi fut ouverte par Gérard Azoulay qui rappela les différentes composantes de la politique culturelle du CNES à travers l’Observatoire de l’Espace, articulant champs du savoir et champs de la création pour montrer combien l’Espace est polymorphe. Sa conclusion fut un appel à ouvrir un chantier de création scénique sur « ce que fait l’Espace à la Terre ». Comme exemple d’une expérience de création en cours, il convia Kitsou Dubois, chorégraphe, et Sonia Chiambretto, écrivain, à présenter le processus de leur collaboration pour Traversées, création de l’automne 2009. La première insista sur son parcours préoccupé de « revisiter les gestes fondamentaux de la danse » par la représentation du corps en micro-gravité et par le décentrement du regard, dans des créations questionnées par la psychanalyse et menées dans différents contextes ou dispositifs comme l’eau en piscine, le cirque, ou les capteurs (pour le spectacle à venir). La seconde présenta sa méthode éprouvée d’écriture basée sur des rencontres et des interviews, et maintenant par internet sur « les gens qui lui font des yeux » sur le monde, pour questionner des pertes de repères et d’identités dans des fuites ou des parcours liées aux guerres en Europe. Elle évoqua l’intérêt paradoxal pour son travail de l’impossibilité, issue de problèmes médicaux détectés alors, d’accompagner la chorégraphe et ses danseurs dans la campagne de vol Zéro-G que l’Observatoire de l’Espace a permise pour le projet. L’obligation de rester à terre renforça son imaginaire et son empathie pour interviewer les différents acteurs de cette campagne et nourrit son écriture, dans une approche de la question de la chute comme un nouveau franchissement de frontières (publication en cours chez « Actes Sud », titre provisoire Chutes frontières (0 gravité)).





L’intervention de Franck Bauchard pour le CNES de la Chartreuse explicita son intérêt pour l’Espace et pour des projets connectés à des univers technologiques, inspirés par l’idée de « sondes » de découvertes de territoires à partir d’un autre, en particulier dans un prolongement conceptuel des travaux de Mac-Luhan. Ce dernier en effet vit dans le premier satellite s’ouvrir l’ère d’un nouveau média, où la Terre se transforme en œuvre d’art, en scène d’un théâtre global dont l’humanité serait à la fois spectatrice et actrice. Il évoqua le geste fondateur de Piscator qui, pour la première fois en 1921, mit un globe sur scène dans sa création Raspoutine afin de rendre compte de la complexité et des échelles des évènements. Appelant à des projets qui prennent la Terre comme machine de vision à partir de l’Espace, il invita Jean Lambert-Wild à présenter son projet comme un exemple d’une démarche personnelle. Ce dernier évoqua sa participation à un programme lancé par la NASA sur la Toile pour que chacun puisse livrer son nom afin que, gravé sur un support numérique, il soit déposé par une sonde sur Mars ; il détourna cette demande pour inscrire non son prénom et nom (4 millions de réponses recensées), mais la phrase poème : « Aux frontières de nos horizons ». Sur le même modèle, il décrivit son projet avec Emmanuel Mâa Berriet, « Sanglots ou l’Évaporation des larmes », destiné à recueillir via des kits vendus sur la Toile à la fois les larmes de chacun et la réponse à la question de « pourquoi pleurez-vous ? » afin de les expédier dans l’Espace par une sonde à moteur ionique et de financer d’autres projets, artistiques, humanitaires et même… spatiaux avec les moyens acquis par la vente du kit à larmes.



La table ronde qui clôturait la rencontre permit de tenter une réponse à la question : comment des associations de créations entre l’univers spatial et l’univers de la scène peuvent-elles être imaginées ? Elle réunissait Gérard Azoulay, Franck Bauchard, et des représentants d’institutions théâtrales : Antoine Conjard (Scène Nationale du Meylan), Christopher Crimes (Domaine d’O), Jean Lambert-Wild, (Comédie de Caen-CDN de Normandie). Modérés par Laure Guazzoni, les échanges furent révélateurs de la diversité mais aussi de la richesse des attentes ou des désirs, chacun s’essayant à définir les thèmes à privilégier, les formes à rechercher, les démarches, les associations, et selon quels paliers, à mettre en œuvre. Antoine Conjard déjà engagé dans des échanges entre artistes et chercheurs du CEA afficha son intérêt pour une démarche similaire concernant le spatial ; Christopher Crimes, ayant mis son action de programmation artistique sous l’égide de la Lune évoqua son intérêt pour le thème du réchauffement global ; Jean Lambert-Wild montra sa conviction que seule un phalanstère d’écrivains ou de poètes réunis autour du thème de l’Espace pouvait amener des solutions originales, concrètes et pérennes, en particulier par association à son programme « Laboratoire de recherches et d’égarements » mis en place à la Comédie de Caen. Gérard Azoulay et Franck Bauchard s’accordèrent pour considérer que, si l’on pensait la Terre comme vaisseau spatial, la Chartreuse comme un nœud de connexions d’activités spatiales imaginaires et celles-ci orientées vers la Terre et les humains, alors des « sondes d’écritures » pourraient voir le jour et ouvrir à des projets de création identifiables en 2010. Bien entendu, les malentendus visant à privilégier la vision de l’Espace à travers le voyage habité, ou encore à ne le considérer qu’à travers une activité de scientifiques furent révéler comme encore très présents et à nuancer dans la démarche expérimentale d’écriture à venir.

  Un petit évènement clôturait la journée : l’inauguration de « l’Espace sonde » à la Chartreuse, libre espace de consultations des publications, films, documents sonores, de l’Observatoire de l’Espace, une sorte de « Magasin universel de l’Espace ».

 

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