
Un! Deux! Un! Deux! Un! Deux! Un! Deux!
Mes doigts ont froid! Un! Deux! Un! Deux!
Assise sur ce banc jaune très inconfortable, je rame comme une démente en m'aspergeant d'eau glacée à chaque coup de pagaie. Peut-être ai-je un maigre espoir de me réchauffer avec l'effort physique? Cela fait trois jours que nous sommes en canoë, et il pleut à boire debout! Nos combinaisons d'eau n'ont pas le temps de sécher pendant la nuit et je peux dire franchement que ce n'est pas très agréable d'enfiler ce maillot collant mouillé et froid à six heures du matin. Il faisait pourtant si beau le matin du départ... Mais bon, il ne faut pas fléchir, mes compagnes ont besoin de moi en pleine forme. C'est durant les moments difficiles qu'il faut donner le meilleur de soi-même. Je dois me souvenir que chaque individu est un maillon important de l'équipe et que lorsque le but ultime sera atteint, je serai fière d'avoir eu la force de continuer pour mon équipe. C'est pour ce moment précis que tout en vaut la peine. Mon père m'a dit « Roberta, descendre la rivière Bartholomew au Nouveau-Brunswick pendant trois jours en canoë, ça va te donner du caractère! » Je suppose qu'il sait de quoi il parle. Il s'est entraîné et a vécu sa vie pour être astronaute, malheureusement il n'a pas eu la chance d'aller dans l'espace. Nous comprenons tous dans notre famille que pour le déroulement optimal d'un projet, il faut que chacun laisse émerger uniquement ses bons côtés : la ténacité, le sang-froid, l'adaptabilité, l'inventivité et la sociabilité. Le travail de groupe, c'est tout une affaire complexe! La psychologie d'un père aussi, c'est complexe. C'est lui le passionné d'expéditions spatiales, mais pourtant, c'est moi qu'il envoie en expéditions! Et là, je suis en plein dedans. Mes compagnes d'expédition, Ariane et Claudie se défoncent avec moi pour nous sortir de cette rivière déchaînée et de ce ciel qui nous tombe dessus. Je suis loin de mon entraînement avec mon père sur la petite rivière tranquille non loin de chez nous! Je me demande ce que dirait mon père s'il voyait le fond de notre canoë se remplir de pluie à vue d'œil! Ariane souque depuis un bon moment mais on avance moins rapidement puisqu'elle ne rame pas. Remplissage? Mon père me raconterait certainement l'histoire d'Alexeï Leonov, le premier homme à marcher dans l'espace en 1965. Après douze minutes à l'extérieur, son scaphandre s'était tellement gonflé, qu'il ne pouvait plus rentrer par le sas! Il a dû ouvrir une valve pour le dépressuriser, et c'est à peine s'il fut capable de rentrer dans la capsule avant d'être pris de vertiges. Mais il a réussi grâce à sa ténacité. Et moi aussi, je tiens le coup! Ariane a repris la pagaie et nous persistons avec ténacité
! Un! Deux! Un! Deux! Un! Deux! Un! Deux!
Je dépends de mon équipe! Mon équipe dépend de moi!
Je dois dire que c'est un drôle de sentiment d'avoir chaud et froid en même temps. Chaud car on rame fort et froid sous cette pluie diluvienne. J'écoute la voix toujours forte d'Ariane qui couvre le son de ma respiration haletante d'effort, de peur et de froid. Mon cœur bat fort. Je me demande à combien de pulsations par minute il bat? Et le cœur d'Ariane qui crie le rythme en plus de pagayer? Si on peut... Allez dans l'espace... Et en revenir... On peut braver... Cette rivière en furie!
Un! Deux! Un! Deux! Un! Deux! Quatre-vingts! Quatre-vingts?
«Ton pouls devrait rester stable en situation de crise, cela démontre ton sang-froid» Eh bien, cher papa, j'en ai du sang-froid sous cette pluie glacée! La légende de «Quatre-vingts» nous vient de l'alunissage en 1969 du LEM d'Apollo 11, surnommé Eagle. L'ordinateur de bord était en surcharge, donc incapable de piloter le module de descente. La situation était critique et Neil Armstrong se devait de prendre une décision : laisser faire le pilote automatique ou passer aux commandes manuelles?
Avec 45 secondes de carburant, se trouvant au-dessus d'un terrain rocailleux inutilisable et à 7 km de l'endroit prévu pour l'alunissage, qu'a fait Neil Armstrong? De sang-froid, il a misé sur sa longue expérience de pilote d'essai et il a pris les commandes manuelles pour alunir en toute sécurité. Son cœur battait à seulement 80 pulsations par minute, tandis que celui de son collègue, Buzz Aldrin, était à 160! Moi, mes décisions se limitent pour l'instant à choisir le meilleur parcours du canoë entre les roches et les courants.
Un! Deux! Un! Deux! Un! Deux!
Je me sens fière de mon équipe qui a réussi à s'adapter aux conditions moins que favorables durant ce voyage. Sous cette pluie froide et constante, on a campé ensemble, cuisiné et mangé ensemble, dormi ensemble, eu peur ensemble, décidé de continuer et de ne pas abandonner ensemble. On a aussi pagayé dur, on a souqué dur pour faire face à ce déluge et au courant fort de cette rivière. De trois individus, nous sommes passées à un tout. Plein de caractère! Mon père serait fier lui aussi. Lui qui me rappelle que les bons astronautes doivent avoir de l'adaptabilité et de la sociabilité! Il m'aurait certainement fait le coup de «Houston, on a eu un problème.» Cette toute petite phrase prononcée calmement par Jack Swigert et James Lovell le 11 avril 1970, annonçant l'explosion d'un des deux réservoirs d'oxygène du module de service Apollo 13. Le module de commande et de service Apollo est devenu inhabitable et l'équipage a dû se réfugier dans le module lunaire Aquarius, conçu pour deux personnes seulement. Aquarius n'avait pas été pensé pour accueillir tout l'équipage sur une période prolongée! Les astronautes avec l'aide du contrôle au sol ont fait preuve d'adaptabilité et d'inventivité pour récupérer l'énergie, économiser l'oxygène et éliminer le dioxyde de carbone. Ils sont allés jusqu'à la Lune, pour profiter de son attraction gravitationnelle et revenir vers la Terre sains et saufs. Mais que vois-je au loin? Le point d'arrivée et nos familles! Ça y est, nous aussi on arrive saines et sauves!
Avant le départ
En plein dedans
Elodie Dorsel
16 ans
Ecole de l'Anse-au-sable, Kelowna, Canada



