« Il faudrait des mots sans poids, des phrases flottantes, des qualificatifs à l’envers, pour rendre compte de cette expérience incroyable que je viens de vivre les 30 et 31 mars, au cours de ces 20 minutes d’impesanteur cumulées, en 60 paraboles (20 secondes par parabole), grâce à Novespace dans l’Airbus Zéro-G du CNES.

Cette légèreté enfin atteinte ! Dépouillement salvateur de notre plomb intime. Plus d’appui, plus rien ne nous supporte, tout cède sous nous, une chute sans cesse privée de fin.
Comme lavé de nos décennies d’efforts pour nous tenir droit et garder la tête haute ! Ah ah, là-haut la tête n’a plus le monopole du sommet, cul et pieds s’en donnent à cœur joie pour bien le lui montrer. Ca pirouette tout seul, ça bascule en douceur, je lèche le sol en dansant au plafond, je flotte, bienheureux, incrédule, épanoui, hilare. Les fabricants d’escalier ont du souci à se faire… Finis poulies, treuils, labeur du levage ! Ici, le mot « soulever » ne dit plus rien à personne, tout est déjà en l’air !




Le retour au sol fût atterrant. J’ai retrouvé des corps sans grâce, lourdement assis, ou marchant par saccades disgracieuses, privés de cette liberté à laquelle je venais d’accéder et qui m’avait procuré une sensation tellement jouissive d’affolement du corps et de l’esprit, un plaisir inimaginable, intense et stupéfiant. Tout le monde devrait y avoir droit, me suis-je chuchoté à moi-même, en voyant trébucher un mécanicien sur une pauvre touffe d’herbe. Il alla mollement donner de la tête dans le train d’atterrissage de l’Airbus Zéro-G, tentant par une vaine grimace de faire passer cette perte d’équilibre pour un accès soudain de zèle professionnel. Son tuyau de kérosène à la main, l’homme, qui nous savait tout juste redescendus du ciel, nous a jeté en se redressant un regard qui en disait long sur son impuissance face au vecteur gravitaire, qui venait de se manifester une fois de plus en l’embrochant, pour ainsi dire, devant témoins. Cela atteste d’une cruauté qu’il n’est pas superflu de relever, me semble-t-il, ne serait-ce que pour maintenir éveillée la conscience du combat inégal que nous devons livrer à chaque instant contre la pesanteur afin de continuer, malgré elle, à exister ici-bas. »

Pierre Meunier